vendredi 3 avril 2015

Ce que j'aime chez Christian Bobin

"L'enfance continuée longtemps après l'enfance: c'est ce que vivent les amoureux, les écrivains et les funambules." (C. Bobin, Autoportrait au radiateur)


Je l'ai découvert un soir, "par hasard", dans une émission littéraire. La reconnaissance fut immédiate. J'écoutais cet homme parler de la vie, de Dieu, et des brins d'herbe. Surtout des brins d'herbe. Son amour du minuscule, de la fragile et toute puissante pâquerette, de l'être humain dans ce qu'il a de plus secret, m'a totalement captivée. Je me suis dit: "Mais qui est ce type qui pense comme moi?!". C'était la première fois qu'un auteur mettait des mots sur mes sentiments les plus intimes.

Pour parler de lui, je dois parler de moi. Avant Bobin, je ne lisais pas. Ou si peu. J'aimais les livres, les beaux livres, mais la lecture demandait une attention si grande à l'enfant que j'étais, trop occupée à jouer dehors, à observer les papillons, à respirer l'air ou à compter les nuages. J'aimais déjà écrire à l'école primaire, mais lire supposait de suspendre un moment mes rêveries, et je n'en avais aucune envie!

Plus tard, au lycée, à la fac, les livres étaient imposés. Voilà qui était pire que tout pour mon esprit rebelle! Je rechignais, me bornais à contourner les ordres, je survolais, ou même je ne lisais pas du tout. De ces années là, je n'ai aucun souvenir des livres que l'on m'a demandé de lire. Des devoirs vite faits, vite oubliés.

Ce n'est que plus tard, bien plus tard, que j'ai remis le nez dans les livres. Avec plaisir, mais toujours au prix d'un effort extraordinaire. Il me faut maintenir mon esprit assis sur sa chaise d'enfant, quand celui ci a plutôt l'habitude de vagabonder librement. Dans ma tête, les mondes s'entremêlent, sans limite, sans aucune frontière. Quand je rêve, c'est en cinémascope... Même Spielberg serait jaloux de mes films de silence!

J'ai tellement l'habitude d'aller piocher dans mon crâne tout ce que je désire que je n'ai pas ce besoin, ce réflexe de me plonger dans un livre.
Et puis un jour, j'ai entendu Bobin. Nous y voilà. Ces mots étaient si étranges et pourtant si familiers! J'ai été happée par son univers qui semblait se superposer au mien. En deux mois environ, j'ai lu tout ses livres. Et il y en a beaucoup!! Plus je lisais, plus j'étais fascinée par la justesse de ses mots. J'étais chez moi. Je découvrais enfin quelqu'un qui savait regarder le monde, et qui l'exprimait merveilleusement bien. Révélation.

Il y a chez Christian Bobin une innocence enfantine, toujours contrebalancée par une lucidité bien adulte. Il poursuit une vérité que nous avons tous perdu, la vérité du berceau, ce temps où nous pouvions tout voir et tout savoir, où nous ressentions la vie de la façon la plus directe. Je pense que c'est cela, sa soif de pureté, qui me bouleverse. Faire vivre en toutes occasions son regard d'enfant, insatiable, avide, émerveillé. Voilà.

C'est ce regard là qui m'a rendue à la vie. Au fond de moi, une enfant insouciante s'est réveillée, lave d'un volcan à peine assoupi. Elle a toujours été là, mais se sentait un peu seule, entourée d'âmes adultes, de corps aveugles. Avec Bobin, elle a enfin pu rire, courir dans la neige, et rêver d'un monde où rien ne pourrait la heurter. Elle a repris sa place dans mon cœur, et n'a désormais plus honte de s'émerveiller d'un brin d'herbe sur un trottoir, ou du vol d'un corbeau.
Je me croyais bête de rêver de pureté. Christian Bobin m'a prouvé le contraire. Ses phrases résonnent en moi comme un rire d'enfant. C'est cela. Si je devais définir Christian Bobin, ce serait l'éclat de rire d'un éternel gamin.

(Photo Bruno Levy)


Citations ici

Si vous êtes curieux et que vous avez dix minutes à perdre à gagner, voici l'émission où j'ai "rencontré" Bobin:



Jeudi dernier, Christian Bobin était l'un des invités de François Busnel.Si vous avez manqué son passage dans La Grande Librairie, voici un extrait de son interview.
Posted by La Grande Librairie on lundi 17 février 2014

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